J’sais pas vous, mais le cinéma m’insupporte. Au plus haut point. Rien qui remette en cause la sagacité des frères Lumières certes, mais tout qui rejette l’exploitation pantagruélique des maîtres de la finance, du monde et du popcorn. Faire du cinoche n’a jamais était aussi proche de sa version caricaturale avec ces effets spéciaux démesurés auxquels l’intelligence artificielle ajoute un côté lourd, voire ridicule et ces sons dolby stéréo poussés à l’extrême jusqu’à vous déchiqueter les tympans. Et lorsque vous n’avez pas choisi l’un de ces films racoleurs, éminemment superficiels, ils vous en collent quelques séquences, entre deux pubs, pour ne pas patienter sans consommer. Sous la dictature du pognon, de Canal + et Bolloré, de Saadé et Seydoux qui ont financé "Macron", le plus grand navet de l’histoire de France et du cinéma, tout se vend et pas qu’un peu. La place à 22 balles, la bouteille d’un demi- litre d’eau à 4,10 et je ne parle pas des popcorns que toute bonne famille soumise à la loi du marché se doit d’acquérir en même temps que la canette de coca, ce qui nous fera pour le papa, la maman et les deux marmots, la bagatelle de cent euros minimum dont il ne restera au mieux, qu’une matière fécale. Ainsi marche et cautionne la bourgeoisie, avec quatre grains de maïs soufflés, des bulles toxiques et de l’esbroufe sur écran haute-résolution. Et pas que la bourgeoisie, hélas ! Voilà pourquoi je ne veux plus sortir de mes douces montagnes encore calmes à conditions que l’un de ces parvenus de la Capitale, ne parade pas au-dessus de nos têtes avec son hélicoptère, nous infligeant ainsi les preuves pétaradantes de sa fortune faite dans la limonade parisienne - et le Coca ou la « coco », à l’occasion !-. Jadis, au moins, les bougnats savaient concilier affaires et discrétion.
Or donc, je me suis retrouvé dans l’un de ces haut-lieux du panurgisme consumériste, à Toulon où tout me semble depuis toujours exacerbé. Un camp de concentration pour gens contents d’eux-mêmes et de leur pouvoir d’achat, une petite bourgade érigée sur la commune de La Valette exclusivement composée de commerces de frusques, de parfums, d’effets de mode et de mauvaise bouffe proposée à des tarifs de restaurants étoilés. Le paysan que j’assume être, y évolue avec l’aisance d’un pingouin sur l’une de ces vastes plages sahariennes. Alors je tiens à vous rassurer sur ma santé mentale, j’y fus invité et le choix de ma présence devait moins au hasard qu’à Charles de Gaulle. Bien que vivant loin des affres du business cinématographique, j’avais bien entendu parler de ce film fleuve de presque six heures diffusé en deux partie, mais jamais en d’autres circonstances, n’aurais été le voir, sinon, peut-être, dans une salle moisie d’art et essai à Saint-Chély d’Apcher. Seulement je le redis, j’y étais invité et compte-tenu du sujet colossal et intime, il m’était impossible de refuser la perche. D’autant qu’avec le recul de neuf semaines de critiques, je ne m’aventurais ni dans l’inconnu, ni dans l’approximation. C’est qu’il ne fallait pas trop m’en raconter sur « mon général » comme le surnommait Le Canard Enchaîné avant qu’il ne bascule du côté de la presse obscène.
A douze ans, j’écrivais mon premier poème, je ne me souviens pas de tout mais il y avait : Charles de Gaulle a sauvé la France, il mérite une reconnaissance, il a voulu une France Libre, où tranquille on pourrait vivre… C’était pas du Baudelaire, mais cela sortait du cœur. Nous étions en 1970. De Gaulle venait de mourir. Certes, j’étais né dans une famille gaulliste et il est bien rare que l’on ne subisse pas, au moins jusqu’à l’adolescence, l’influence de ses parents - je n’ai hélas pas connu mon grand-père communiste -. Ma fascination pour l’homme allait au-delà. Sa présence sur les ondes, sur l’écran, la moindre apparition, déclenchait en moi des émotions, des vibrations même, spontanées et puissantes. Je ne l’expliquais pas encore, c’était comme ça… Je consacrais alors beaucoup de mes économies nouvelles à l‘achat de ses mémoires. Livres dorés sur tranche, couvertures épaisses, sobres et bleus, trésor d’histoire mais aussi de littérature. Mon apprentissage de l’écriture, de la pensée profonde, de la complexité du monde, c’est avec de Gaulle qu’il s’est exercé et si je fus si médiocre à l’école, je le lui dois paradoxalement en partie. Il accaparait tout ! Je n’avais que seize ans lorsqu’avec mon maigre argent de poche et ma passion, je prenais le car puis le train de Graulhet à Colombey-les-deux-églises. Expédition de huit-cents kilomètres aller, dont je n’ai depuis, égaré aucun détail. Georges Pompidou avait fait ériger une croix de Lorraine de granit rose sur la plus haute colline en sorte qu'on peut l’apercevoir de loin et en tout lieu. De Gaulle avait refusé tous les honneurs, pas d’obsèques pompeuses, ni ne Panthéon, il reposerait avec sa petite Anne sous une simple dalle blanche, à l’ombre de la croix, symbole de rébellion, de Résistance et d'indépendance de la France. Je m’amuse souvent en pensant au petit garçon, ici présent bien que légèrement abîmé, qui soutenait la marche de mai 1968 organisée par Malraux en faveur du général, devenu un Insoumis tandis que les Cohn-bendit, Glucksmann et quelques copains communistes, se sont vautrés, refus, dans le pire des conformismes, complices de Sarkozy et de Macron. Quelle déchéance !
L’une de mes principales satisfaction au sortir de la salle de cinéma, outre la qualité du film et sa relative fidélité à l’histoire, fut de constater que, plus de deux mois après sa sortie et en plein mois d'août des futilités, la salle était bien remplie à défaut d’être comble. A part les plus jeunes, toutes les générations étaient présentes. Elles auront ainsi mesuré à quel point l’image de Charles de Gaulle telle qu’elle est projetée aujourd’hui peut être déformée et souvent dévoyée. Le degré d’exigence intellectuelle et humaine qu’incarnait cet homme, parfaitement incompatible avec la pauvreté d’esprit, la mesquinerie et la malhonnêteté d’un Sarkozy qui osait s’en réclamer ou d’un Emmanuel Macron qui en globalise l’antithèse et l‘offense absolue.
Beaucoup, la plupart, presque tous les spectateurs, bien qu’ayant une vision synthétique de ce que fut le combat et la vie de De Gaulle, ignoraient qu’il n’était pas d’abord l’homme de l’ordre et du séparatisme bourgeois, mais exactement son contraire. Il fut et je le dis avec d’autant plus d’intensité dans le propos, un Insoumis. Comme le furent avant lui Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Robespierre et les révolutionnaires de 1789, Louise Michel et les Communards de 1871, Jaurès jusqu’à son assassinat en 1914. Lorsqu’il eut s’agit de refuser la défaite de 1940, l’homme du 18 juin ne reçut quasiment aucun soutien, sinon celui d’une flotte de marins bretons sortie de leur Ile de Sein venus le rejoindre à Londres et de quelques jeunes, courageux ou téméraires, sur le sol français qui y laissèrent rapidement leur peau. Ceux qui la ramènent aujourd’hui dans leurs beaux appartements, leurs grandes bagnoles et leurs gros avions sont les héritiers de millions de pleutres, de salauds, de collabos.
Forçant le destin, du bureau du cynique Churchill au siège tumultueux de la France Libre au 4 Carlton Gardens, jusqu’au bras de fer d’Alger avec Roosevelt, le grand homme marcha, quatre ans durant, sur le fil du rasoir. Son insoumission aussi folle qu’héroïque lui valut de rallier à sa cause deux hommes d’exception. Le réalisateur du film, Antonin Baudry, n’est pas passé à côté en liant leurs destins tel qu’ils devaient l'être. Philippe de Hautecloque-Leclerc et Jean Moulin n'auraient jamais forcé la victoire de la France libre et de la Résistance, sans de Gaulle. Mais celui-ci aurait probablement échoué sans l’audace et le génie stratégique du général de la 2e DB, le sens politique et le sacrifice total du coordinateur du CNR. Sous un déluge de feu et de sable, les batailles décisives de Mers El Kébir et Ksar Ghilane aide à mieux comprendre l’abnégation totale de ces « clochards du désert » capables de tenir tête avec des effectifs et des moyens en armes dérisoires, aux bataillons de chars et d’avions de l’Afrika Korps de Rommel. Dans les caves, les greniers, les catacombes, les lieux les plus improbables, les réseaux de Résistants iront pareillement au bout de leur capacité humaine pour accomplir les prodiges inouïs que le préfet de l’Hérault, devenu capitaine Rex, paiera de sa vie, battu à mort par Klaus Barbie et la gestapo.
La bataille de Gaulle restera aussi le film chargé d’un message politique profond dépassant d’assez loin l’habituel exercice hagiographique. Les gens qui étaient autour de moi ce samedi 15 août - à l’exception de ceux qui avaient choisi le film le plus long pour profiter de la clim ! - auront retenu deux messages forts. Par delà la gratitude que l’on doit tous sans exception à de Gaulle et ceux qui l’ont suivi dans ce combat éreintant contre Vichy, Darlan, Giraud et compagnie, démonstration est faite que la France s’est déjà aventurée et compromise avec cette extrême-droite antisémite, raciste, intolérante et violente. Le second l’est tout autant, bien qu’il soit encore le plus largement ignoré. Les États-Unis n’ont jamais été les amis de la France. Des rivaux à tout le moins qui nous auraient bien colonisés, sans scrupule et sans la détermination du Général. Oui Roosevelt et Eisenhower ont pris une part décisive à la libération de la France et de l’Europe, mais au même titre que la Russie sur le Front de l’Est, des Canadiens, des pays d’Afrique et jusqu’à la Chine. Mais ces autres puissances n’ont pas immédiatement cherché, comme le firent les Ricains chers à Sardou, à se débarrasser du chef de la France Libre, à imposer leur ligne économique et politique, à commencer par le dollar pour monnaie unique, y compris en désignant leurs préfets, en rognant nos frontières et en plaçant leur homme de paille - Giraud en l'occurrence - comme le firent les Allemands avec Pétain. Jusqu’en 1969 et son retrait, de Gaulle a tenu à distance ces faux amis, capables de déverser sur le Japon des bombes atomiques tuant d’un coup des millions d’innocents et de traiter la question du Vietnam au napalm. Durant ses onze ans de présidence, il favorisa un rapprochement avec les pays d’Afrique et d’Amérique Latine, la Chine et bien sûr la Russie. Non pas dans l’intention de se soumettre à quiconque, ni même à s’allier, mais de s’engager sur cette troisième voie fantasmée et qui redevient, de nos jours, un enjeu stratégique, éthique, sinon vital. A ce stade, au moment de conclure et alors que la France se couvre de honte et s’expose à de futures condamnation pour complicité du génocide en Palestine, je ne peux manquer de rappeler que dès 1948, de Gaulle dénonça l’attitude hégémonique et belliqueuse d’Israël à qui l’ONU venait d’offrir sur un plateau une terre confisquée aux populations existantes. Ce qui lui valut d’être l’un des premiers de l’après-guerre à être affublé de ce monstrueux attribut d’antisémite, lui qui fut un compagnon de route et un soutien inestimable du peuple juif, dénoncé et supplicié par la milice et parfois même, la police française !
Il me fallait, je le confesse à ceux qui m’auront accompagné jusqu’au bout, témoigner de ma satisfaction d’être, depuis mes douze ans, resté du même et bon côté. Si M. Enthoven juge que je suis antisémite, je lui marque mon dégoût et mon mépris pour sa bassesse et si M.Nunez considère que je suis d’extrême-gauche, je constate alors que ce sont bien toutes les valeurs qui sont inversées et je suis heureux de marcher aux côtés des anti-capitalistes et des Insoumis. Qui sait, même, si cela ne fait pas de moi, un extrême gaulliste ? |
Le courrier des Copains
Merci à tous ceux qui prennent le soin d’ouvrir ces newsletters, à ceux qui lisent ma production, à ceux qui m’envoient des ondes positives, des pouces et des cœurs, qui m’écrivent. Mais par-dessus tout à ceux qui partagent ces chroniques. J’espère que nous pourrons accroître ces interactions et je me permets d’insister sur l‘utilité de la transmission. Elle sera essentielle au moment de défendre nos convictions, notre avenir, celui de nos enfants surtout et de celles et ceux que nous aimons.
"Cela fait longtemps que je te lis et je ne te l’ai jamais écrit, mais tu es dans l’air du temps. « Celui qu’il fait, celui qui passe »... c’est de toi ! Bref j’aime beaucoup et j’espère que tu ne t’arrêtera pas !" Colette (84)
" J’ai découvert votre blog il y a quelques semaines en scrollant sur Bluesky. Je regrette pas. Cette plume incisive me fait du bien. " Gilles L. (32)
" Cet article, ou blog, au passage admirablement et si clairement écrit mérite d'être salué. Je salue, cher Jacques, ton engagement politique. Celui que tu mets au service du citoyen; lequel je l'espère en tirera les leçons et l'invitera à prendre position. Fermement, résolument et solidairement. Bel été et merci d'utiliser cette plume ." Jean-Luc (09)
"… Eh oui ! le même jour sur les ondes de Radio France presque à la même heure, pendant la Matinale. Erner sur Culture recevait Le Pen Marine et sur Inter, le duo Duhamel-Lhour accueillait Jean-Philippe Tanguy. Du coup, j'ai éteint le poste... Deux RN sur deux radios du service public, ça fait ch... J'ai éteint après que Le Pen s'est mélangé les pinceaux pour justifier la privatisation de Radio France. Si je l'ai bien comprise, le service public elle veut en garder un bout mais que ce bout soit à la botte du pouvoir !" Francis (38)
"Toujours le petit mot subtil qu’il faut savoir saisir dans tes textes ciselés. Ceux qui ne connaissent bien te lisent le mieux. Cela me rappelle le bon temps…" Alain (84)
"Bravo camarade.. Dieu est mort mais les cons et les fachos prospèrent..." J.L (83) " Encore merciiii pour tes chroniques Perso, sur les gens qui se laissent aller à des propos racistes et haineux, j ai trouvé des idées ( ça ne marche pas toujours ): - Elle vient d ou ta famille ? À la seyne, souvent d Italie… alors je leur rappelle les démarches racistes anti italiennes du début du siècle - et si on essayait l amour et la paix! …. - je ne traite plus le RN de fasciste, même si je le pense profondément, mais je dis que leurs idées et « valeurs » peuvent amener le fascisme ! Voilà. Maga (83)
" Un petit mot pour te remercier de l'envoi de tes billets toujours offensifs. Oui vraiment merci." M.A (03)
"Bien des sociologues vous le confirmeront, c’est au sortir de la guerre et dès le départ des trente glorieuses que cette société s’est mise à déconner" J'ai adoré cette entame de paragraphe. Et le billet tout entier. Maintenant je vais prendre connaissance de ce doc sur ce petit Palestinien. Garde ta verve, Jacques, c'est trop rare de nos jours. Tes billets sont un délice." Sylvain M (83) |
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