 | | Et voici les moutons à lunettes ! | J’sais pas vous, mais ils me font peur ! Parole ! ils m’effraient, me terrorisent. Par grande canicule, ils me glacent. Je vous jure, cela fait des semaines qu’ils n’ont plus que ça en tête, des jours qu’ils ne parlent plus que de ça. Bien sûr je vous le souhaite, mais il m’étonnerait que vous soyez parvenus à échapper à ces échanges astronomiques, de préférence à table entre le Saint-Nectaire et le Saint-Honoré, ou chez le boulanger dans une file interminable de touristes dont vous ne pouvez vous extraire. Et à quelle heure elle est prévu ? Et combien de temps ça dure ? Et est-ce qu’on pourra la voir de chez nous ? Et s’il fait mauvais ça se passe comment ? Et la dernière c’était en quelle année ? Et la prochaine, elle est prévue quand ? Et tu as déjà acheté des lunettes ? Elles coûtent combien ? Autant de questions sempiternelles, sans le moindre intérêt mais qui ne seraient qu’un moindre mal si elles n’appelaient autant de réponses aussi approximatives que circonstanciées. Hé oui, je vous devine sans surprise à cette lecture et vous espère du même côté de la lorgnette. Elle nous fait chier cette doxa, cette vox populi qui ne semble décidément n’avoir d’autre attrait que pour ce qui excite sa curiosité, le spectaculaire, le superficiel et son égo. Oui son égo dans le sens où demain il ira raconter à tout le monde comment c’était, ou il l’a vu, avec qui, voire même ce qu’il a mangé, éventuellement s’il a fait caca avant ou après. Tandis que le looser qui aura échoué, épuisé, dans la course aux lunettes en rupture de stock, passera pour un looser, un couillon de la lune, c'est le moins qu'on puisse dire !
Bien des sociologues vous le confirmeront, c’est au sortir de la guerre et dès le départ des trente glorieuses que cette société s’est mise à déconner, à décliner même, sur le plan spirituel, moral, à une vitesse quasi météorique et dans une proportion alarmante. Tandis que nos parents portaient seuls les valeurs du Front Populaire et de la Résistance - parfois aussi c’est un fait de la Collaboration mais de manière honteuse -, nous avons abandonné, nous les boomers tant et si justement décriés, la lutte mais aussi la conscience de classe, nous avons élevés nos enfants comme si tout leur était dû, les avons surprotégés en privilégiant leur confort à nos valeurs. Cet embourgeoisement ne pouvait aboutir qu’aux catastrophes qui s’ensuivirent : les enfants-rois, la surconsommation, la perte d’intérêt pour la nature, le vivant, le voisin et nous voici dans un format de cellules familiales égocentrées, presque claniques, indifférentes aux injustices, aux pires abominations qui, non loin de chez nous, consiste en l’éradication de peuples entiers. Et que depuis quarante ans maintenant, une majorité de pauvres gens se laissent docilement exploiter et dominer par une poignée de dirigeants corrompus. L’évolution économique, industrielle, technologique, loin d ‘affermir notre émancipation, nous a soumis à une sorte d’esclavage peut-être plus brutral et en tout cas plus cynique qu’avant la Révolution de 1789. Si votre salaire ne suffit qu'à manger et dormir, ce n'est pas un travail ; autrefois, on appelait cela de l'esclavage… écrivait George Orwell. Je rajouterai que le consumérisme a remplacé le fouet du maître.
Alors, m’objerez-vous peut-être, cette vénération du soleil sous lequel s’esbaudit cette France qui va bien, navigant, un verre de rosé à ma main, entre la clim du salon et la piscine du jardin, ne constitue pas un phénomène nouveau. Certes ! Les Grecs adoraient Hélios, les Incas déifiaient Inti, les Egyptiens bénissaient Râ. Aucun n’ayant cependant pour mission de parfaire le bronzage de Mme Durand ni de chauffer la piscine de Superdupont. Il éclairait les peuplades, réchauffait les malades, guidait les nomades. Le monde, devenu sédentaire et par endroit excédentaire, a, depuis, perdu son chemin. Ce n’est plus l’astre solaire qu’il a suivi, mais les marchands de lunettes. La seule société multinationale allemande Bresser, dont une filiale est établie près de Brignoles dans le Var, revendique plus de dix millions de paires vendues ! Amazon en livre des dizaines de milliers tous les jours. Jusqu’à saturation. Paraît qu’il ne s’en trouve plus une seule en France ! La France frappée par une cinquième vague de chaleur et un record absolu de températures extrême, la France brûlée au troisième degré un peu partout sur son territoire, la France dont les cours d’eau sont desséchés, le France qui crève des excès d’un soleil impitoyable, n’aura, ce soir, qu’une obsession, trouver des lunettes pour observer son éclipse ! Une écrasante majorité de nos concitoyens feront ce qu’ils savent finalement le mieux faire : regarder ailleurs ! Mais tous ensemble.
Vous me direz que tout ce cinéma a, malgré tout, du sens. La lune viendra censurer en quelque sorte celui qui provoque tant de ravages sur terre. Bon débarras ! On va enfin respirer ! L’ennui, la nuit même, s’il ne revenait pas, c’est qu’il ne tarderait pas à nous manquer pour, comme chez les Incas, Aztèques, Indiens et autres peuples primitifs, nous guider, nous chauffer, nous éclairer. Ce serait si bien, si une fois sorti de l’éclipse nous jetions ces lunettes et retrouvions une vision claire et lucide de ce que devrait être l’humanité. Observer les événements célestes à travers un filtre opaque ne conduira en effet jamais notre espèce à renouer avec sa dignité, son indépendance et son intelligence. La tête en l’air, derrière nos binocles de carton plus ou moins bigarrées, nous formons une société d’esclaves, de soumis à la consommation et à la manipulation des puissants. Conditionnés, endoctrinés, sous le contrôle et l’enfermement de ceux que nous désignons pour ce faire. Que l’on imagine même choisir démocratiquement. Cette démocratie qui nous conduira tous à scruter l’horizon entre 19 et 21 heures, dissimulés derrière des lunettes noires afin de ne pas se les brûler. Les yeux, parce que pour ce qui est des méninges, c’est déjà fait depuis bien longtemps ! | Pour prolonger la reflexion sur l'enfermement, je vous propose ce court texte de Gilles Deleuze relativement accessible | | https://infokiosques.net/IMG/pdf/Post_scriptum_sur_la_societe_du_controle-fil-1990-8pA5.pdf | | | | Le syndrome du larbin. Passionnant ! |  | |  | Rejoignez-moi sur Bluesky, c'est comme Twitter mais sans les fachos | | Replay | A voir d’urgence et absolument : Odey, l’enfer du décor en Cisjordanie | Me refusant à participer de l’empoisonnement de la planète, je ne voyage plus. J’ai trouvé beaucoup mieux pour explorer le monde. Sur Youtube (avant que tout ce qui dépassesoit censuré par la facho-tech). Hier, en Cisjordanie avec Camille, reportrice d’utilité publique, j’ai croisé la vie d’Odey, un petit homme de dix ans qui rêve de devenir footballeurs. Avant cela, il va falloir qu’il survive (moralement et physiquement) à l’odieux apartheid que lui infligent les colons Israéliens. Allez, venez, on part à la rencontre d’un de ces petits palestiniens dont la vie n’est rien d’autre qu’un enfer ! |  | | |
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