Tant qu’il y aura un espace à explorer, un petit plaisir à gratter, une photo à exposer, un voyage à raconter, une majorité des gens qui en ont les moyens persisteront à prendre l’avion comme un enfant fait un tour de manège, un athlète accomplit un exploit. L’état de la planète, les canicules, les incendies, la raréfaction de l’eau ne les affecteront jamais tant qu’il restera un coin de terre à explorer et… un brin d’herbe à brûler. Et puis c'est pas cher ! Pour trois thunes tu es déjà là où tu n'avais absolument pas besoin d'aller ! Commode, non ? C’est ainsi que va et vole la nature humaine et, si le propos consiste bien à se ranger du bon côté, autant par nécessité que par conviction, il n’est pas pour autant question d’espérer la changer. D’autant que la société capitaliste est organisée de telle sorte qu’elle a tout intérêt à forcer la consommation. De tout et n’importe quoi, mais en l’occurrence de l’Airbus, de l’Air France et de l’Aéroport de Paris. Sans compter que la France se nourrit, s’engraisse même, de ces afflux touristiques.
Le degré d’immoralité du capitalisme est tel que je le définis ici à longueur de pages, tel que vous le ressentez aussi forcément avec plus ou moins de colère, de révolte et d’énergie en vous, pour enfin y mettre un terme. De la colère, de la révolte, de l’énergie mais aussi du courage et du nombre, il en faudrait ! Parce que ce dont il s’agit, c’est d’arrêter un A300... quelque chose lancé à vive allure sur sa piste d’envol ! Sans compter qu’il n’est pas seul, le bougre ! Il en a été décompté près de 154 000 pour la seule journée du 24 juillet dernier. On trouvera de plus en plus de voyageurs compulsifs qui concéderont que ce n’est pas folichon pour l’environnement alors qu’ils sont déjà, encore et toujours, en possession des fameux billets pour Dieu sait où ? D’ailleurs, la dégradation du climat qu’il subissent peut devenir une raison supplémentaire de s’envoler vers des contrées plus fraîches. Vous lirez ou entendrez sûrement ces dames et ces messieurs vous expliquer que : « bon, ça va ! Toute l‘année on trime, on court ; l’été on a chaud l’hiver on se gèle, alors on a bien le droit de décompresser un peu, non ? » Parce que, d’après eux, les presque cinquante pour cent qui ne prennent jamais l’avion, par conviction mais bien davantage par manque d’argent, eux, ne foutent rien et ne souffrent d’aucune contrainte climatique ! Ce sont des raisonnements hallucinants d’égoïsme, des arguments de bidochons endimanchés tels qu’apparaissent souvent ces bourgeois repus et suffisants. Lesquels - malheureusement - ignorent tout de leur grossièreté, y compris depuis et malgré, la pièce que Molière prit la peine de leur consacrer.
Ce sont 29 %, j’allais écrire toujours les mêmes, d’ailleurs je viens de l’écrire, qui prennent l’avion au moins un fois par an, ce qui invariablement me fait m’exclamer « mais p… où peuvent-ils bien aller ! ». Excluons ceux dont la famille est éclatée parce que les enfants ont immigré ou les parents sont rentrés au pays, cela reste à la marge. Il reste peut-être un quart des français qui se shootent au kérosène et cela pose une question de santé mentale que personne évidemment jamais n’expose, puisqu’il est toujours sacrilège de remettre en cause tout ce qui fait tourner la machine à cash, le business. Et alors que l’on traite les Barrau, Cassou, Hamant, Jancovici... de khmers verts ou d’Ayatollahs - le président français ayant donné le ton en les traitant d’Amish - les influenceur.e.s de la Garenne-Colombe à Dubaï - dont l'audience demeure pour moi un mystère abyssal - vantent et vendent le rêve invasif et nocif à longueur de vidéos creuses et d’idées courtes, inversement proportionnelle à la longueur du voyage et à l’ampleur de ses ravages.
Le réquisitoire qui pourrait être bien plus sévère - mais qui n’est peut-être pas arrivé à son terme - impose toutefois de laisser la parole à la défense du touriste (z) ailé. Ce n’est pas bêtement pour voyager, prétend-il, mais pour découvrir le monde. S’ouvrir aux autres. Se cultiver. Le « faire » même, si on l’ écoute : « On a fait le Pérou, on à fait le Kenya ! » Aller au plus profond des civilisations, comprendre le monde, le rencontrer, fraterniser et tiens, n’ayons pas peur du ridicule, aider les populations en difficultés, leur amener des livres, des crayons et bien évidemment, des devises ! Cette pauvre argumentation est aussi vieille que Gulliver et le roman de Jonathan Swift que je n’ai pas lu mais vous recommande quand même ! Alors toi le voyageur qui agresse le ciel et précipite l’enfer sur terre, tu n’as rien « fait » du tout. A la grande exception d’un selfie devant le Machu Pichu et trois éléphants anémiés que tu t’es empressé de poster sur Instagram, un autre témoignage de la fatalité modernisée de la connerie humaine. Ni le Pérou ni le Kenya qui se débrouilleraient aussi bien sans toi, sans les compagnies aériennes, les assurances rapaces qui vont avec, sans les groupes Accor, Mariott ou Hilton. Rien « fait » d’autre que d’abîmer un peu plus cette pauvre planète qui demande grâce.
Maintenant si tu veux sincèrement te rapprocher des autres, les connaître, peut-être même les comprendre, ce n’est pas en couchant dans les hôtels intercontinentaux, en touchant leurs pierres, leurs animaux ou en bouffant leurs spécialités, c’est en découvrant leur existence. Pour ce faire, la télé conserve un attrait et une fonction majeure. Quelques chaînes publiques bien connues mais peu regardées, évidemment, puisqu’elles invitent à la réflexion, à la connaissance, à la liberté, à l’évasion de l’esprit, accomplissent ce miracle sans abuser du carbone. Même sur le net, il n’y a pas que des neuneus qui étalent au grand jour leur bêtise aux pigeons voyageurs. On trouve sur Youtube des lieux fascinants, des personnages enrichissants, des histoires passionnantes. Fortes, poignantes, déchirantes comme celle, publiée ici-même, de Camille partie à la rencontre d’Odey, un gamin de dix ans victime de la barbarie des colons en Cisjordanie. Les médias restent certes, d’abord, des manipulateurs mais peuvent à l’occasion se muer en fantastiques explorateurs, passeurs de science, de mémoire et d'Histoire.
Au terme d’une réquisitoire qui soulage, malgré sa retenue par égard pour ceux qui lisent cette chronique et s’envoient régulièrement en l’air et à défaut d’influer sur cette volée probablement irréversible, je vous dois tout de même un aveu. Il m’est arrivé de franchir jadis et d’un bond, plusieurs fuseaux horaires. N’en éprouvais ni grand plaisir ni forte honte. Sans doute prendrais-je même encore l’avion s’il le fallait. Mais à condition qu'il n’y ait personne à bord ni dans les aéroports... |
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