Cela ne varie guère d’une élection à l’autre. Pourquoi les résultats sont toujours favorables aux dix pour cent les plus riches, alors que les quarante pour cent les plus pauvres sont quatre fois plus nombreux et toujours plus lésés ? Simplement parce que les plus riches et ceux qui, derrière eux, les vénèrent et rêvent de les imiter, vont tous voter, non par civisme mais par intérêt, alors que les plus pauvres y ont renoncé, par incapacité et ignorance souvent, par désespoir toujours. C’est à ce drôle d’équilibre et cet exploit que nos sociétés occidentales sont parvenues, en s’offrant même le cynisme de se moquer des autres, de les dénoncer, voire de les bombarder, sous prétexte que leur démocratie serait défaillante ou absente. Or, c’est justement cette démocratie, la nôtre, qu’il urgerait de remettre en cause. Pas la liberté, encore moins la justice et la fraternité censées l’accompagner et qui constituent les socles de la République Française, mais son fonctionnement, ses orientations, sa gouvernance et sa raison d’être. Il ne s’agit plus que d’une démocratie de papier lorsque ce se sont les oligarchies et leurs médias qui fabriquent l’opinion !
J’adore chercher, fouiner même et cela me vaut parfois de découvrir des pépites qui nourrissent la réflexion, raffermissent les idées, les font évoluer et s’élever un tantinet au-dessus de la jauge nationale que l’on pourrait aussi bien situer à hauteur du zinc d’un café du Commerce. Je sais que vous êtes comme moi et que vous aimez vous éclairer à la lumière des sciences sociales et humaines. Voici donc Geoffroy de Lagasnerie. Le jeune philosophe et sociologue, inspiré par Durkheim, Foucault, Bourdieu - ce pouvait être pire ! - n’a pas un nom à coucher sous les ponts et pourtant il tient une ligne de gauche assez radicale, qui ne l’empêche pas de creuser des pistes innovantes, alternatives et néanmoins fort constructives. Pour votre meilleure compréhension et appréhension, si vous voyez Enthoven, Onfray et Finkelcrotte et bien, c’est juste le contraire. Quand je dis que j’ai fouiné, celui-ci, je l’ai trouvé sans peine sur Blast et je vous l’offre sur un plateau, ci-dessous. Et c’est pas long !
Partons de l’idée de base selon laquelle le mot démocratie est composé à partir des racines grecques démos et krátos, figurant le peuple et le pouvoir. Chacun le sait, mais pourrait se trouver confronté au doute s’il venait à le mesurer à l’aune de ce que nous vivons. Un mot valise qui, depuis l’antiquité, nous embarque sur des voies plus ou moins crédibles, voire sérieuses. Pour n’évoquer que les temps modernes, on connaît tous la République Démocratique du Congo, on se souvient bien de la République Démocratique d’Allemagne, on ne rit plus lorsqu’on nous parle d’Israël, « seule-démocratie-du-Moyen-Orient » et l’on pourrait multiplier les exemples horrifiques à l’envi jusqu’à retomber dans le berceau de la démocratie moderne : les États-Unis !
Bref, du sang a coulé sous les poncifs depuis la République d’Athènes et partout dans le monde, ce noble vocable ne tient plus debout que par les grosses ficelles et arguties des autocrates et oligarques, lesquels s’entendent comme larrons en foire pour confisquer tout pouvoir au peuple, à tel point qu’il n’en a plus même l’illusion. Chez nous, il semble que le vingtième-et-unième siècle ait scellé la fin de toutes les résistances vaillamment opposées jusque-là. Nous avons connu le référendum de 2005 et ses 54,57 % de « non » à la proposition de renouvellement de la Constitution européenne. Un rejet sans ambiguïté, transpartisan, conforté par une participation électorale de plus de 70 % ! Et bien, deux ans après, le nouveau président, un dénommé Nicolas Sarkozy, bien connu depuis pour ses remarquables états de services et de probité, signait d’une main ferme le traité de Lisbonne reprenant quasiment tous les termes rejetés par le vote des Français. Déjà les plus fins observateurs considéraient que cela marquait la fin de la souveraineté populaire. Et du reste, comme ils avaient très mal voté, on ne leur reproposa jamais de retourner aux urnes dans le cadre référendaire.
Plus près de nous, en 2024 lors d’élections législatives qu’il avait lui-même décrété sans que personne n’en ai jamais vraiment saisi ni la logique, ni la finalité, Emmanuel Macron, surpris et déçu par le résultat, refusa de nommer un premier ministre de la gauche arrivée en tête et a depuis, plongé le pays dans une spirale de dénis et autres scandales démocratiques, au point qu’il n’en fait plus qu’à sa tête. A son palmarès, ce président qui demeurera, quoi qu’il arrive désormais, comme le moins légitime et le plus autoritaire depuis Napoléon III (dit « le petit », diminutif qui convient aussi bien à celui-ci), s’est distingué par la répression sanglante du mouvement des Gilets Jaunes, des écologistes à Saint-Soline et lors de la réforme des retraites, sans négliger les mesures hallucinantes du « pass-sanitaire » ni les propos infamants maintes fois réitérés à l’adresse des plus humbles. Si vous remontez à 2005 et que vous re-déroulez le fil jusqu’ici, vous pourrez constater que tout a été dicté, non point dans l’intérêt général mais à la seule injonction des financiers qui tiennent aussi bien le pays que son président. Cela s’appelle l’ordre capitaliste.
Cette démocratie mourante autant que mortifère, la France Insoumise - qui subit une campagne de dénigrement comme aucune autre organisation politique n’en a jamais essuyé depuis la Libération - est la seule, jusqu’ici, à avoir proposé de la réanimer, de la réinventer surtout, en convoquant la représentation de la totalité du peuple, peut-être par tirage au sort, pour écrire une nouvelle constitution, bâtir une autre République au plus près justement des règles démocratiques. Et c’est là où je reviens vers le philo-sociologue de la Gasnerie qui nous dit en substance : sur tous les grands sujets, politique, sociaux, sociétaux, environnementaux, il faudrait que des gens de tous milieux, d’âges et de situations sociales et géographiques diverses, assistent à des séances de formation et d’information qui leur permettrait, non d’acquérir des certitudes assénés par des médias si peu affûtés et légitimes ou des discussions de comptoir, mais de réelles compétences transmises par d’authentiques spécialistes. Pas ceux des plateaux TV, mais des universités et du Collège de France.
Ainsi apparaîtrait une masse (et non une élite) éduquée, édifiée qui dirigerait et voterait de manière bien plus éclairée et donc, pertinente. Il n’y aurait plus de professionnels de la politique élus pour le restant de leurs jours dans leurs fiefs, usant de leurs privilèges et d’un clientélisme de bas-étage, mais une rotation permanente, donnant aux nouvelles générations et à une représentation sociale équitable, des possibilités d’imaginer, de créer, d’agir. Pour aussi lourd que cela puisse paraître à mettre en place, les effets en seraient spectaculaires, fulgurants et surtout vivifiants. Un tel fonctionnement engendrerait en outre et à terme, de considérables économies puisque bien évidemment, toutes les niches, les castes, les bataillons de hauts-fonctionnaires, les sulfureux cabinets occultes orientant le monde selon les seuls intérêts du grand capital, disparaîtraient de fait.
Je ne suis pas certain d’avoir intégralement suivi le plan et surtout la logique proposés, mais je pense, dans l’esprit au moins, ne pas m’en être trop égaré. Et alors, cette idée selon laquelle on pourrait rétablir une démocratie populaire (qui devrait être un pléonasme) et en finir avec ces dirigeants qui nous mentent, nous manipulent et nous volent, cela a fait mon lundi et devrait m’emmener, joyeux, jusqu’à cette fin de semaine. Quand vous serez prêts… on attaque !
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