Il se peut que je vous déplaise en peignant la réalité, mais si j’en prends trop à mon aise, je n’ai pas à m’en excuser... C’est du Ferrat et cela s’appelle : Je ne chante pas pour passer le temps ! Je m’y reconnais dans le sens où moi non plus, je n’écris pas pour passer le temps. Il y a tant à lire, à apprendre, à jardiner, à cuisiner, à contempler, à se distraire, à ne rien faire ! Ni pour passer le temps, ni pour exister, ni, pardi, pour l’argent. Si j’écris, si je vous écris, c’est que j’ai envie de vous convaincre. Non pas de mes idées - elles sont pour la plupart partagées - mais de l’impérieuse nécessité de ne pas se résigner. De ne pas « s’en foutre ». Pas encore ! Jamais, si possible. J’aimerais tant que vous soyez des milliers à vous sentir concernés, à faire suivre cette chronique et d’autres, des témoignages, reportages et faits irréfutables. En messager de la raison au moins, faute de passion... Et de la simple foi en l'être humain. L’époque n’est pas ordinaire. Elle est même peut-être inédite.
Inlassablement durant les mois à venir, y compris si je passe pour un rabat-joie - je passe pour un rabat-joie -, que je paraisse à certains, tourner en rond, j’écrirai que le monde, quant à lui, ne tourne plus rond. Peut-être n’y pourra t-on rien, mais si on baisse les yeux ou si, suivant l’expression devenue fameuse, on regarde ailleurs, là, ce n’est plus du peut-être, nous connaîtrons vraiment le pire. Mais avant que de repasser nos frontières car il se produit depuis trois ans des monstruosités au Moyen-Orient, je voudrais aborder deux thèmes d’une hallucinante et brûlante réalité : la banalisation du fascisme et l’instrumentalisation de l’antisémitisme. Ils ne sont pas sans lien et me rendent malade - comme des centaines de milliers de gens quand même - et je me soigne en les évoquant. N’imaginez pas qu’il y ait dans cette lutte récurrente et obstinée des fins bassement politiques, une tentative de conditionnement comme s'y emploient les influenceurs -ceuses-, le plus souvent d’ailleurs avec d’autres arrières pensées malsaines. Ce pourrait être le cas éventuel s’il s’agissait de choix, philosophiques ou stratégiques, de sociétés. Le fait de taxer fortement les riches, de rétablir la puissance de l’État et des services publics, de cesser de bétonner nos campagnes ou de financer la guerre. Non, là je vous parle de la peste de la pensée, la pourriture de l’esprit. Le cancer de l’humanité. La haine de l’autre.
Le 13 février dernier, la quasi-totalité des 550 députés présents à l’Assemblée nationale consentirent une minute de silence en hommage à Quentin Deranque, décédé des suites de ses blessures lors d'une violente rixe entre bandes rivales. Lorsque madame Braun-Pivet, la présidente du Parlement, ordonna cette cérémonie, lorsque monsieur Macron rédigea un communiqué de soutien à la famille, ils engageaient le pays dans une démarche solennelle, officielle. Alors bien sûr l’événement venait de se produire et l’enquête n’en était qu’à ses balbutiements, l’émotion était forte dans certains milieux. Mais surtout, surtout, le camp présidentiel, ses alliés de gauche, sans même parler des membres du Rassemblement National aux anges, voyaient-là une occasion supplémentaire de désigner la France Insoumise comme seule responsable de la mort de celui que la doxa et bientôt la vox populi ne désignait plus que par son prénom : Quentin et d’aucun d’ajouter, pauvre Quentin !
Le récit était le suivant. La vilaine Rima Hasan, qui défend le Hamas - et non le peuple palestinien martyrisé par Israël depuis bientôt quatre-vingts ans, pas les 70 000 civils tués à Gaza, non le Hamas ! - tenait une conférence à l’IEP (Institut d’études politiques) de Lyon. Les gentilles manifestantes du groupe catholique intégriste Némésis, présentes devant la faculté, ne faisaient là rien de mal. C’est alors que de terribles antifas cherchant manifestement à en découdre, tombèrent sur les amis de Quentin Deranque qui passaient par là. Voilà comment le malheureux est tombé sous les coups des enragés de la Jeune Garde anti-fasciste, dissoute mais sévissant encore, dont le fondateur n’est autre que l’horrible député Raphaël Arnault.
Je vous vois levant les yeux au ciel, mais c’est ainsi, mesdames et messieurs, que le récit politico-journalistique a été servi, asséné sur tous les plateaux de télévision, les journaux et les transistors - comme on disait au temps de papa ! - Ce n’est pas à vous que je vais apprendre la façon dont ces informations parfaitement biaisées et l’occurrence totalement mensongères, sont aussitôt captées, intégrées et implantées définitivement dans l’esprit des citoyens ordinaires, de ceux qui sont confortés par ce qu’ils viennent d’entendre et de ceux qui n’ont pas la moindre idée de la manipulation pourtant grossière, dont ils font l’objet. On dit qu'il faut qu'il faut quelques secondes pour faire croire un mensonge mais des années pour rétablir une vérité. Les plus âgés et les moins cultivés en sont les cibles privilégiées puisque ce sont aussi ceux qui votent le plus.
Est-ce vraiment nécessaire de rétablir la véracité des faits ? Allons-y par précaution. Rima Hassan, franco-palestinienne, député européenne, titulaire d’un master en droit international public, donnait une Conférence à laquelle elle avait été invitée à Lyon. Le groupe prétendument féministe Némésis manifestait vers 18 heures devant l’université après avoir déployé une banderole : Dehors les islamo-gauchistes ! Mais c’est bien avant cela qu’un groupe de néo-nazis - lesquels se trouvent en abondance dans la capitale rhodanienne - avait tendu un traquenard aux antifas venus sécuriser les abords de la Conférence de la députée européenne et déclencha les hostilité, armés de différents objets, équipés de coques de protection. Quentin Deranque est tombé dans la bagarre et fut tabassé à coups de pied, tandis que le reste de la bande avait pris la fuite. La victime n’a pas été laissée pour morte. Elle est repartie rejoindre les autres sur leur lieu de rassemblement. Souffrant de troubles divers et de maux de tête, il refusa de se rendre à l’hôpital de peur d’être interrogé par la police et ce n’est que deux heures après qu’il fut admis avant de décéder peu après.
Tels sont les faits. La victime serait encore des nôtres si elle n’avait pas participé à ce combat guidé par la haine idéologique. Plus tard et alors que les médias et le monde politique persisteront à attribuer les causes de ce décès à la France Insoumise, on apprendra que le fameux Quentin était un activiste hyper-violent, qu’il appartenait à un groupe néonazi à Bourgoin-Jallieu, qu’il haïssait les bougnouls dont il voulait la mort et qu’il postait, sous le couvert de trois comptes anonymes, des messages sur le réseau X, d’une totale abjection. A propos de Simone Veil : « salope meurtrière », « catin » ; à propos de Gisèle Halimi « qu’il faudra déterrer et fusiller » ; à propos de Mein Kampf : « À faire lire à tous les lycéens». Des messages : « On ne peut pas vivre avec les nègres qu’ils soient délinquants ou non ! » Et pour conclure en beauté : « Moi je soutiens Adolf mais chacun son truc !». Nous savons bien que cela existe et aurait tendance désormais à pulluler et polluer notre espace public. Nous savons aussi que MM Darmanin, Nunez avec la bénédiction du président, préfèrent traquer les manifestants pacifistes, les humanistes et les écologistes que les pires fascistes. Mais là, nous avons atteint un point sublime dans l’ignominie et le renoncement à nos valeurs humaines et répulicaines.
Par la suite, madame Braun-Pivet s’est dite atterrée par les révélations concernant celui qu’elle appelait affectueusement le jeune Quentin , celui-là même qui faisait l’apologie du nazisme. Atterrée elle peut l’être et d’abord d’elle-même. Comment le quatrième personnage de l’État peut, sans chercher à comprendre et dans un empressement dont j’ai exposé les minables finalités, célébrer la mémoire d’un fanatique religieux, laudateur zélé du nazisme ! Et je crois, voyez-vous, je crois que cela va plus loin. Que le mal est encore plus profond et dramatique. Notre pays est gagné par un racisme structurel sur lequel la classe politique allant du centre-gauche jusqu’aux héritiers naturels du fascisme, le Rassemblement National, entend refonder notre société. Tout semble prêt pour ce faire.
Lorsque Médiapart, le Canard Enchaîné, l’Humanité et Arrêt sur Image révélèrent qui était Deranque, aucun journal TV, pas plus les journaux de TF1 que de France 2, ni au 20 heures du 13 mars, ni aux 13 heures du lendemain, ni aux matinales des grandes radios et évidemment pas davantage sur les chaînes en continu, n’ont révélé la face sombre et les desseins hideux de la victime, ni les circonstances du traquenard tendus par les groupes Némésis et néonazi. Les médias français ont répandu durant trois semaines une dinguerie de fake-news mais n’ont jamais pris la peine de rétablir la vérité. A l’Assemblée Nationale pas plus la présidente que le Premier ministre Lecornu qui avait directement accusé la France Insoumise de complicité d’assassinat, n’ont jugé bon de se raviser publiquement.
Voici dans quel monde, dans quelle France nous vivons. Tiens je veux au passage citer un nom. Anne-Cécile Violland. Vous connaissiez pas ? Moi non plus ! Députée Horizon. La seule à avoir refusé de se lever pour la minute de silence. Précisant qu’elle aurait aimé : que l’Assemblée puisse partager la même indignation pour les femmes et enfants victimes de violence, qui meurent trop souvent dans une forme d’indifférence. Nous fûmes du reste fort nombreux à déplorer que les députés LFI se soient livrés à cette mascarade, tout en comprenant que pris dans ce tourbillon de dénigrements abjects et de campagnes diffamatoires, ils ne pouvaient s’exposer, par le refus de se lever, à de nouvelles salves qui n’auraient pas manquées de s’abattre sur eux.
En quarante ans, la mort de 48 personnes a été attribuée à des individus d’ultra-droite. Pas une de ces victimes n’a fait l’objet d’un geste, pas même d’une voie de compassion de la part du régime. Le dernier en date, Aboubakar Cissé, assassiné dans la mosquée de la Grand-Combe n’a eu droit à aucun hommage. Pas plus que le rugbyman international Frédérico Martin Aramburù, tué à coups de couteau dans le dos par deux fascistes, dont un ancien membre du GUD, alors qu’il venait de défendre une jeune femme agressée, n’a eu droit au moindre hommage, la plus infime commémoration officielle. Il faudrait rajouter au dossier d’’autres pièces. Elles sont inombrables, lourdes, mais il est temps de conclure. Les injures déversées sur le maire noir de Saint-Denis, Bally Bagayoko ainsi que sur d’autres nouveaux élus racisés, devrait provoquer une nausée collective et une condamnation unanime. Nous en sommes si loin ! Et c’est ainsi que tourne si mal et si vite les choses. Comme le rappelle pour le juxtaposer de manière glaçante, l’historien Johann Chapoutot, un vaste bloc central dit modéré et mêlant droite et gauche laissa le champ libre à Hitler durant les années trente du siècle précédent. Nous en approchons. Des années trente, du centenaire et du renoncement de ceux qui, en France, s’autoproclament raisonnables, responsables même. A voir !
L’époque, mes amis, n’est pas ordinaire. Elle est même peut-être inédite. Et ce n’est pas peut-être, c’est sûrement pour cela qu’il ne faut en aucun cas accepter de la subir. L’heure n’est plus à l’obéissance, moins encore à l’insouciance. L’heure est à la Résistance ! |