Les gens réalisent-ils à quel point ce pays, ce continent, ce monde, cette époque, touchent le fond de l’indécence, tout en outrepassant les frontières de la raison. Lorsque chaque petit individu de la taille d’une tête d’épingle, perdu dans cet univers dont il ignore quasiment tout, persuadé pourtant d’en savoir assez, se croit suffisamment important pour déterminer qui à le droit d’être respecté, de manger, de boire, de vivre… ou de crever. Nous venons de connaître des incendies rongeant désormais les forêts de l’hexagone là ou jadis elle se satisfaisait d’engloutir le pourtour Méditerranéen, nous entrons dans une quatrième canicule en attendant la cinquième, notre système de protection contre le feu, la chaleur, la maladie et la pauvreté s’avère plus que jamais défaillant, mais il s’en trouve assez pour ne se soucier que de la migration de quelques milliers de malheureux se précipitant vers l’Europe en seule quête d’une vie fantasmée, un peu plus supportable.
Une minorité de Français ont choisi un président que la plupart déteste depuis toujours, dans le seul but de s’épargner l’accession au pouvoir d’une descendante de Le Pen et d’un parti directement issu de l’occupation allemande et voici que l’heureux ré-élu - ai-je le droit d’ajouter imbécile à heureux ? - nous accable de mesures coercitives, répressives, écocidaires. C’est comme si, pour remercier ceux qui le désignaient comme leur protecteur, il prenait un malin plaisir à leur infliger ce qu’ils voulaient aux prix de'une vote contre-nature, éviter. Tout semble fait pour désespérer le citoyen honnête ou en tout cas moyen, le contraindre à se résigner, le conforter dans son abstention à la prochaine échéance électorale. Quant à ceux qui la voulaient bien, la Marine, et deux fois plutôt qu’une, alors eux ils ont buffet à volonté. Comme au banquet du Canon français. Au menu : du cochon et de l’étranger. Enfin du musulman, de l’Africain principalement. Parce que les cent-vingt mille Ukrainiens adultes accompagnés d’au moins autant d’enfants, eux ne posent aucun problème, ne prennent ni de travail, ni d'allocations à personne !
La panique générale, immorale provoquée, amplifiée, instrumentalisée par la même doublette abjecte que constitue le pouvoir et ses médias oligarchiques, consiste à maintenir la pression aussi bien sur les immigrés en question que sur la population autochtone, entretenue dans cette phobie qui loin de les déranger, les arrange. Vous connaissez le dessin métaphorique de ces trois personnages attablés. Celui du centre est un monsieur bien gras, bien mis, bien comme il faut et devant lui une assiette pleine de gâteaux. A sa gauche, un gars tout maigre et mal fagoté. La sienne est vide. A sa droite, un type entre deux eaux, qui doit se contenter d’un seul gâteau. Alors le bien-portant du milieu s’adresse à ce dernier en désignant celui qui n’a rien du tout : « Méfie-toi, je suis sûr qu’il veut te le piquer ! ». Une poignée de possédants, d’importants, ceux qui détiennent tous les pouvoirs à commencer par celui de l’argent, se servent de la misère qu’ils ont eux-mêmes entretenu en Afrique - pour ne citer que la plus proche de nous - pour attiser l’égoïsme, la peur, les plus bas instincts des petits, des médiocres. Lesquels se déchaînant ainsi sur encore plus faibles et moins blancs qu’eux, laisseront les puissants s’enrichir et décharner jusqu’à l’os la planète en toute impunité. Pas un repas de famille, pas un apéro au café du Commerce, pas une conversation de rue n’auront échappé ces derniers jours à l’invasion de plus de 60 000 candidats à l’exil sur le sol espagnol. Les images de ces malheureux - dont soixante-douze auraient perdus la vie - ont tourné en boucle sur les chaines d’info - mais pas que, hélas ! - avec des commentaires alarmants, où les termes d’invasion ou submersion n’étaient pas sans suggérer le Grand remplacement de Zemmour, devenu le tube de la fachosphère. Repris par le maréchal Lecornu qui dans un grand élan patriotique et salvateur, dépêcha ses troupes sur la ligne de front des Pyrénées ! On se sent tellement en sécurité avec un premier ministre de cette envergure ! Pour les médias français et occidentaux en général, le changement climatique qui dévaste la planète n’est pas encore suffisamment démontré, mais le triomphe des frères musulmans, quant à lui, semble inextinguible ! Les centaines de milliers de Palestiniens massacrés ou martyrisés par Israël ce n’est pas un grand remplacement, mais la volonté de quelques malheureux africains de nous rejoindre, si !
Et puis, passé le récit, l’antienne capitalo-occidentale, le déferlement de crainte, parfois de haine, souvent d’infox, les braves gens - au sens où Brassens l’entendait - déboucheront leur(s) neurone(s), pèteront un coup - plutôt que de répéter bêtement - et découvriront que Ceuta n’est autre que le bout du continent africain et que les nageurs mis à l’honneur de Cnews à TF1 ne viennent pas de traverser le détroit de Gibraltar, mais un barrage de bouées de quelques mètres censés les empêcher de parvenir à l’enclave espagnole sur le sol marocain. Des Marocains parlons-en. Monarchie autoritaire où le simple fait de critiquer cette enflure de roi qui paupérise son peuple au bénéfice de quelques suzerains (oui je sais, nous avons le même) peut vous conduire dans les geôles insalubres pour perpète, ce pays a perdu son âme et sa dignité. La situation géopolitique n’est pas simple au Maroc. La monarchie toujours très alignée sur la domination occidentale, impose une politique austéritaire qui en fait l’un des pays les plus inégalitaires. A l’automne 2025, c’est de Oujda et Rabat que viendra la réponse de La GenZ également à l'œuvre au Népal, à Madagascar, aux Philippines entre autres. La difficulté des étudiants à survivre et le système de corruption sont les moteurs d’une protestation qui s’étalera sur un mois avant d’être bloquée par une répression sanglante (trois morts, des centaines de blessés, des milliers d’interpellations). La jeunesse marocaine qui avait tant espéré d’une contagion régionale aura été trahie par la passivité de ses voisines maghrébines, sans doute apeurées par les régimes tout aussi autoritaires d’Algérie et de Tunisie. Issue malheureuse et comparable aux révolutions du Printemps arabe de 2011, étouffées malgré quelques beaux succès, en Égypte et en Tunisie, avant que les dictatures militaires ne replacent à leur tête des alliés de la World Compagny.
C’est donc cette jeunesse désespérée que l’on a retrouvée en masse sur l’enclave espagnole de Ceuta. Mais - et c’est bien ce qui alimente les doutes et la complexité -, cette foule jeunesse n’aurait pu converger là, au même moment, par la seule opération du saint-esprit ou même du réseau Discord. Après avoir signalé un afflux inhabituel et les allées et venues d’autocars jusqu’à la frontière, la garde civile espagnole a même repéré dans la foule mouvante, plusieurs agents de la sécurité intérieure marocaine guidant les candidats à l'exil ! Comme dans toutes ces stratégies un peu folles qui ne sont pas sans évoquer celles échafaudées par les conspirationnistes de tous bords, il faudra du temps pour reconstituer à la fois les modalités opératoires et les motivations des commanditaires. Mais cela s'apparente tout de même et a priori, à un scénario méphistophélique. Personne ne peut plus douter que, aussi bien dans la région, qu’en Europe et dans le monde, l’Espagne de Pedro Sanchez est devenue une cible, un régime politique à abattre. A l’heure où la crise internationale et environnementale met le capitalisme en question si ce n’est en danger, tous ceux qui l’incarnent et s’en repaissent, mettent toutes leurs forces dans un combat devenant fatalement inégal. Il est dans la nature des hommes aussi bien que des groupes qu’ils constituent, de se plier à la loi du plus riche, du mieux armé, souvent aussi du plus inhumain. Voici comment, pour schématiser, le Maroc est devenu avec d’autres monarchies, celles du Golfe, le gentil toutou de Netanyahou et Trump. Tout ce qui peut emmerder l’Espagne - qui au demeurant se porte beaucoup mieux que les autres sur le plan économique - est bon à prendre, d’autant que, outre cette soumission à l'empire suprémaciste colonial, le Maroc nourrit des rancoeurs historiques à l’égard de l’Algérie, à laquelle il dispute depuis des décennies quelques grains de sables sahariens...
La principale source de déstabilisation de l’Espagne, fomenté par les alliés des Etats-Unis et d’Israël, vous l’aurez bien assimilé, se situe dans cette crainte quasi-obsessionnelle des populations européennes de se voir un jour submergées par des hordes de Sarrazins sanguinaires. Les gens sont sots autant que pleutres et c’est jeu d’enfants de les manipuler en agitant toujours les vieilles lunes. Dans mon village de cinq cents âmes qui n’a jamais vu un arabe et n’a toléré que deux noirs parce qu’ils étaient curé et vétérinaire, on évoque aussi le plus sérieusement du monde l’imminence de ces croisades inversées, ce grand remplacement fomenté avec la complicité, sur place, des islamo-gauchistes. Jamais, ici ou ailleurs, ne se mettent à la place de ces populations nées sans ressources, quasiment sans eau et moins encore de confort. Ce n’est pas le problème de ceux qui virent le jour dans la soie et l’entre-soi d’une bourgeoisie dorée ne manquant de rien à la grande exception de la vraie générosité et de l’intelligence des sentiments.
Quant à l’argument des terroristes qui s’infiltreraient dans ces vagues migratoires, il ne tient pas davantage que celui du grand remplacement. Alors oui, le risque d’attentat est réel, il est même accru - paroxystique - avec les tensions et les exactions internationales. Mais celles et ceux qui décideraient de les commettre trouveront toujours les subterfuges pour entrer dans le pays visé - si elles ou ils n’y résident pas déjà -. Parmi les soixante-mille malheureux poussés à l’exil par la monarchie marocaine, puis repoussés aussitôt, aucun sans doute n’avait l’intention d’exporter la mort, ni d’ailleurs de la subir, comme ce fut le cas de peut-être cent d’entre ces jeunes gens. Dans la courte vidéo que je vous propose ci-après, le narrateur prononce ces mots tellement forts qu’ils me serviront aussi de conclusion : « quel degré de désespoir faut-il atteindre quand tu as quinze ans, pour avoir davantage confiance aux vagues et aux milices qu’en ton propre avenir ? »
|