Edgard Morin est mort. Physiquement. Virtuellement, c’était déjà fait ! Sa voix affaiblie, recouverte par le vacarme de ceux qui, menant le monde à sa perte, ne l’ont jamais connu, lu ou retenu. En cela il s’agit d’une bonne nouvelle car, voici le moment où resurgiront, après les hommages furtifs et de façade rendus par la clique politico-médiatique, les grandes idées progressistes, fédératives, humanistes exposées, étudiées, défendues, adoptées comme le furent avant lui, celles de Platon, Montaigne, Rousseau, Nietzsche et Marx. Fasse que Morin resurgisse, résonnant plus fort et au plus vite, dans les amphithéâtres, les cercles de réflexion et les plateaux de télévision ! Enfin ! Peut-être demain, car aujourd’hui la finale du PSG devrait battre des records d’audience et d’inconscience. Prolongé avec langueur au soleil de Roland-Garros, avec plus de vigueur bientôt, sur les routes du Tour de France. Ce travail nécessaire d’exégèse et de reconnaissance, je m’en acquitte à ma modeste taille et l’humble mesure de mes moyens, interrompant un chronique en cours pour essentialiser celle-ci. Priorité au direct comme diraient les marchands de sensationnel.
Honorer à vif la mémoire d’Edgar Morin ce n’est pas sacrifier à une quelconque convention, ni se gonfler un brin du jabot afin de se draper du beau linge de la pensée, d’autant que dans le cas de l’ancien Résistant - survivant des maquis après avoir initialement survécu à une tentative d’avortement sur son minuscule feotus -, elle est complexe. Elle consiste à croiser les chemins de la connaissance, de l’apprentissage et de la communication, je ne développerai pas davantage de crainte d’aiguiser par trop, les appétits. Mais enfin il est toujours très appréciable d’entendre, éventuellement de suivre un philosophe de cette dimension, lorsqu’il se double d’un sociologue. Les deux disciplines nullement dichotomiques, s’éclairent mutuellement ouvrant ainsi une accessibilité rarement envisageable dans le cas, notoirement, de la seule philosophie, lorsqu’elle est considérée d’abord sous l’angle épistémologique. Ce que porta Edgar Morin avec cette énergie rare qui anime les esprits bouillonnants et passionnés, relève alors substantiellement de l’humanité. C’est la raison pour laquelle, me semble-t-il, il ne fut jamais sollicité comme il aurait dû l’être, c’est-à-dire comme un témoin majeur de notre temps, voire un objecteur des consciences, j’aurais bien poussé jusqu’à guide spirituel, abstraction faite de la connotation sectaire avec laquelle il se tenait à grande distance. « Je suis comme un arbre dont le vent emporte les graines qui retombent parfois dans des déserts ou, quelques fois, germeront très loin d'ici... » Il sera peut-être bien tard mais Morin se transformera qui sait (?) en forêt foisonnante où les humains, n’agissant plus en fonction de pulsion et d’intérêt, mais en recherche d’unité et de solidarité, iront se recueillir et s'inspirer.
Sa voix ne portait déjà plus, elle s’est tue et ce n’est pas une bonne nouvelle alors que celle d’un autre vénérable vieillard, Stéphane Hessel, s’est enfouie ; tandis que Ofer Bronchtein s’en est récemment et pareillement allé. Un humaniste, j’entends par là soucieux de la façon dont s’exerce la morale, la justice et le respect de l’autre, ne peut ignorer l’extrême souffrance physique, l’insupportable torture morale que subit le peuple Palestinien, tandis que, toute honte bue, le monde occidental ne cesse d’édulcorer, d’ignorer, lorsqu’il ne nie pas l’atrocité. Il n’en demeure pas moins utile et apaisant de se référer aux grandes consciences universelles pour clamer notre opposition et envisager un rapport de force. Longtemps, Hessel, ce juif Allemand survivant des camps de concentration porta cette parole, hélas affaiblie par l’âge et que la doxa, alimentée par le rouleau compresseur capitaliste, finit par étouffer. Aujourd’hui, alors que l’État français démontre une lâcheté qui nous plonge dans les abysses de l’infamie, alors que des Résistants du monde entier sont interceptés sur leur bateau, emprisonnés, malmenés, parfois torturés ; alors qu’Israël s’autorise toutes les folies d’invasions guerrières, de nettoyage ethnique et génocidaire, il est temps de ranimer, porter haut et fort la voix d’Edgar Morin, ancien héros de la Résistance communiste aux occupants nazis. Il fut l’un des premiers à s’alarmer de la question palestinienne, avec d’autant plus de force qu’il était lui-même juif de confession ancestrale même s’il n’était pas croyant, moins encore militant de la cause sioniste dont l’activisme y compris sur notre sol, nous est proprement insupportable. Bien avant l’extermination ethnique génocidaire de Gaza et de Cisjordanie, il fut l’un des premiers à mettre en juxtaposition les mots : colonialisme, apartheid et ghettoïsation : « C'est la conscience d'avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien... les juifs d'Israël, descendants des victimes d'un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. … On a peine à imaginer qu'une nation de fugitifs, issue du peuple le plus persécuté de l'histoire de l'humanité… soit capable de se transformer, en deux générations… à l'exception d'une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier ».
Morin, qui devait sa longévité à cette volonté d’en savoir davantage et d’en partager autant, mais tenu aussi par une exceptionnelle bienveillance, n’a pas quitté ce monde dans les meilleures conditions. Se disait pessimiste par exigence de réalisme, envisageant le pire pour notre espèce, mais se voulait optimiste considérant que dans les cycles millénaires, homo sapien n’a cessé de se redresser depuis les temps immémoriaux où il s’est levé pour la première fois : « La réflexion sur le monde d’aujourd’hui ne peut s’émanciper d’une réflexion sur l’histoire universelle. Les périodes calmes et de prospérité ne sont que des parenthèses de l’histoire. Tous les grands empires et civilisations se sont crus immortels - les empires mésopotamien, égyptien, romain, perse, ottoman, maya, aztèque, inca… Et tous ont disparu et ont été engloutis. Voilà ce qu’est l’histoire : des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons des émergences inattendues. » Et parfois, ajoutera-t-il à la fin de sa conférence : « Au sein même des périodes noires, des graines d’espoir surgissent. Apprendre à penser cela, voilà l’esprit de la complexité. »
Il s'intéressa, en suivant le fil discordant de cette société financiarisée et consumériste, à la mondialisation où « le vaisseau spatial terre est propulsé par trois moteurs couplés : science/technique/économie, mais est dépourvu de pilote, ce qui prépare deux avenirs antagonistes, l'un de catastrophes (dégradation de la biosphère, multiplication des armes nucléaires, économie soumise à la spéculation financière, crise des civilisations traditionnelles et crise de la civilisation occidentale, multiplication des conflits et des fanatismes), l'autre de transhumanisme, permettant de retarder la mort sans vieillir et de confier aux robots toutes les tâches ennuyeuses et pénibles. » Voilà bien qui nous éloigne de ce monde idéal auquel, du reste, il ne croyait pas. Mais pour lequel il proposait quelque onguents. Ce monde meilleur - à défaut de meilleur des mondes - où tout serait conçu par et pour l’être humain. Une économie solidaire et circulaire où l’on supprimerait tous les intermédiaires prédateurs, les chefferies toxiques. Où le modèle coopératif et mutualiste serait mis en œuvre. Il croyait lui à l’État providence qui soutient les métiers d’utilité publique et collective, dans les domaines de l’enseignement, de la culture, du soin, mais aussi de l’accueil, afin aussi de limiter la détresse humaine. Où tous les individus, prisonniers de leur alvéole où chacun produit égoïstement sa goutte de miel, telles de laborieuses abeilles, se rassemblerait pour partager ses efforts et son réconfort. SO-LI-DA-RI-TÉ ! Rien que l’on puisse envisager aux Etats-Unis pour ne citer qu’eux, ni en France, dans la presque la totalité des programmes électoraux pour la prochaine présidentielle. Souhaitons néanmoins à Edgar Morin un bon repos. Sans assurance toutefois, qu’il n’ait à se retourner fréquemment dans sa tombe.
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