Dans les années soixante-dix, que nous avons eu la malchance de connaître - j’écris cela dans le sens où nous avons quand même beaucoup vieilli - il était un slogan fleurissant : Volèm Viure Al Païs ! C’était la naissance des écolos, de Nadau et d’une révolte de la jeunesse qui n’ira, hélas, jamais au bout. Ce sont maintenant les descendants de José Bové, les militants de la Conf’, que nous aimerions plus nombreux, car ce sont eux qui avaient raison (tu parles d’une surprise !) et suivant une règle collectiviste dont nous sommes épatés qu’elle ne s’impose pas face à la tyrannie productiviste des exploiteurs et des patrons, que chacun ait de quoi vivre correctement tout en faisant bien manger autour de lui ! Si quelqu’un à compris le principe de cette société consistant à gaver un petit nombre tandis que l’écrasante majorité en crève, qu’il vienne urgemment me l’expliquer. Et si l’argument tient la route je changerai volontiers ma charrue d’épaule. Il ne s’agit d’ailleurs pas de revenir à la charrue et à ses bœufs, mais à un travail raisonné, à taille humaine et dans le respect de tous, y compris de l’environnement.
Si cela ne tenait qu’à moi, si je disposais du moindre pouvoir, je repeuplerais les campagnes. J’en remettrais partout, des paysans. Fermerais les écoles de commerce où se concentrent fainéants et profiteurs, ouvrirais des centres de formation agricole. Accéléré car oui, ça urge de revenir les pieds sur terre ! Il se peut d’ailleurs que dans un an, nous ayons la joie infinie de voir débarquer des responsables politiques considérant que la terre n’est pas qu’une vache laitière, qu’elle mérite d'être mieux partagées et surtout mieux traitée. J’ai bien dit peut-être, mais il ne tient qu’à nous qu’il en soit ainsi ! La prochaine élection présidentielle n’aura pas pour objet de choisir un pantin mégalomane, menteur, manipulateur pour se gaver à l’Elysée et sur les ruines de la Cinquième République, mais de décider quelle société nous voulons bâtir pour nos enfants et descendants.
Entendons-nous bien. Repeupler la campagne mais pas avec ces milliers de citadins qui voient en cette migration l’opportunité d’investir le terrain devenu constructible et à bas-prix que lui concédera un maire corrompu - pardonnez le pléonasme - de sa famille ou de ses relations. Ni moins encore cette vieille ferme typique, avec la belle vue, un peu excentrée et dans laquelle un paysan criblé de dettes, s’est aussi criblé de plombs. Pas tous ces blaireaux endimanchés qui débarquent avec leurs gros SUV pour dominer la situation et le quad qui va avec pour s’amuser et, un matin proche, viendront se plaindre de l’odeur des cochons, de la poussière des labours et du chant du coq alors que, quand même, ils travaillent à distance pour, qui sait (?) la société Bayer ou le groupe Avril...
Non la campagne est trop belle - j’ai toujours envie de placer rebelle et c’est tout de même un peu la réalité -, pour être annexée par cette horde de bourgeois, tellement bohèmes qu’ils sont capables de se téléporter sur des territoires à défendre où il sauront s’imposer sans jamais avoir été les bienvenus. Cela remonte d’abord à mon enfance dans une petite cité industrielle où la moitié vivait de la production de cuir et l'autre moitié… d’agriculture. On dénombrait une centaine d’usines de mégisserie, mais il devait y avoir aussi bien trois ou quatre cent petites fermes et métairies alentour. Vous avez remarqué, je n’ai pas employé le mot d’exploitation. D’abord parce que je l’exècre et ensuite - pour les mêmes raisons - parce que lorsqu’il en fut ainsi, on se mit effectivement à exploiter et produire, mais aussi à détruire. Le seul fruit extrait de ces champs de labeur mais aussi de bonheur, devint le pognon. Ah ! il souffrait le paysan, travaillait dur et ne partait jamais en vacances, mais il mangeait ses poules et ses légumes, dormait sur ses deux oreilles au rythme du soleil et ne devait rien à personne. Deux millions trois cent mille en dénombrait-on peu après la guerre 39/45 ! Ils nourrissaient les enfants que nous étions, ce que nous faisions et les normes européennes ne venaient pas leur casser les pieds à tout bout de champs et d’étables, vu que les pesticides étaient rares et basiques, les herbicides inexistants et les engrais naturels.
S’il ne sont plus que 350 000 aujourd’hui, c’est-à-dire sept fois moins, c’est que M. Rockefeller, Macron, Rousseau - choisissez le nom de votre tête de Turc préféré - est venu chez lui en mocassins Richelieu, avec ce mépris doublé d’un culot extraordinaire, lui expliquer qu’il perdait son temps avec ses quinze hectares de polyculture, que ses douze poules et ses cinq biquettes vendues au marché étaient ridicules et qu’il fallait arrêter leurs charrettes et leurs jachères pour produire intelligemment ! Beaucoup plus de blé, de maïs, de lait ou de ce qu’il voulait, mais qu’ils en choisissent un seul et qu’il crache un maximum à la moissonneuse ou bien à la trayeuse. Ils troquèrent tous leurs chevaux qu’ils investirent dans le moteur de leur tracteur et tout en se criblant de traites mensuelles, épandirent les engrais hors de prix à la place du fumier, plantèrent les graines formidables, le tout fourni par des boites agronomiques où des ingénieurs savent ce qui est bon pour le bouseux forcément idiot. Assez idiot hélas pour se séparer de ses trois vaches, de quelques chèvres et de sa brave jument. Et pour se fourrer dans les griffes de conseillers, d’assureurs et de banquiers qui ne les lâcheraient plus.
A la fin des années soixante, les amis de mes parents sont venus travailler à la mégisserie et le dimanche nous n’avions plus ce lieu magique qui sentait bon le foin, le bien-être et la sagesse. Mais un voisin malin, qui lisait la France Agricole et peut être même l’Expansion, a racheté la ferme où j’avais tant aimé caqueter avec poules et canards, gambader vers la mare, ramasser respounchous et girolles. Racheté la leur, mais aussi celle d’à-côté, sans doute de quelques autres autour, pour ne plus récolter que des tonnes et des tonnes de blé, de maïs, des milliers d’hectolitres de lait, du bétail à foison. Ceux qui refusèrent de partir faire les ouvriers en ville ou de collaborer au productivisme, comme ceux qui s’endettèrent parfois sans en mesurer les risques, furent retrouvés pendus dans l’étable ou répandus sur les murs ensanglantés de leur cuisine…. Plus tard, il me fut donné de revenir au contact de ce monde agricole qui me semblait bien ancré entre un passé révolu et un futur résolu. Celui de ma belle-famille, à mi-chemin entre l'âge d’or et le règne de l’argent, où l’on naviguait sûrement entre éthique et réalisme, où l’on se souciait toujours de l’intérêt général. Les syndicats, déjà sous la coupe des gros bonnets du productivisme et de l’agroalimentaire, mais sans comparaison avec ce que le FNSEA est devenue, sans parler de son excroissance de la Coordination rurale où sous le couvert d’être moins gros, ils n’en sont que plus fachos.
Voici des années, des décennies même que les géants de l’industrie, du commerce et des syndicats agricoles qui vont de ter, imposent l’idée que leur modèle est le seul concevable. Il va dans le droit fil de ce qu’est devenu le capitalisme, voire même la démocratie avec laquelle on s’arrange quitte à la contourner ou la torturer. Demain, demain peut-être, nous pourrions redescendre sur terre. En la redistribuant. En diversifiant ses productions, en limitant, partageant, s’entraidant. Les CUMA - gestion commune de matériel - existe-t-elle encore ? Oui mais cela ne fonctionne plus qu’à la marge depuis que l’individualisme pousse à la dépense aussi bien qu’au profit. Et les coopératives, où l’on met ses forces de production aussi bien que de vente en commun. Nous en finirions donc et enfin, avec ces intermédiaires qui négocient les prix, étouffe les plus vulnérables. Fini les produits qui empoisonnent les enfants de nos cantines et même nos vieux qui ont toujours le temps de choper leur cancer, fini les interminables traversées de l’Europe à bord de gros-culs qui nous empoisonnent et fini bien sûr, les importations de légumes, céréales, bétails produits sans aucune norme environnementale, venant saturer un marché où nos seules productions suffiraient.
Pour parvenir à réinstaller partout de petits agriculteurs libres et heureux, que l’on aidera à surmonter les fléaux météorologiques et autres - avec l’argent que l’État offrait à ses amis, les gros patrons - il faudra de la main-d’oeuvre. Nous la trouverons d’abord chez les lobbyistes de Bruxelles, les commerciaux de l’agroalimentaire et tous les intermédiaires félons, chez les chauffeurs de poids-lourds aussi, qui n’auront plus rien à transporter. Dans le même temps, au lieu de diriger les gamins vers l’informatique, le marketing et les affaires, nous valoriserons la filière agricole et l’activité vivrière, leur ferons étudier les belles lettres et les sciences de la terre. Nous en ferons des citoyens érudits et solidaires, soucieux de leur lopin comme de l’univers. Toute une philosophie où l’on se convainc non plus en le disant mais en le pratiquant, qu’il vaut mieux que les gros maigrissent pour éviter que les maigres ne crèvent. Ce n’est pas être égalitariste pas même révolutionnaire (il n’y a pas de tare à l’être) que de proposer que ceux qui ont mille hectares et cinq cents mille euros de chiffres d’affaires en cède la moitié à ceux qui n’ont rien. Cela serait plus de l’ordre de la justice et ( ça y est, il fallait bien que je le place même en matière agricole ), de l’humanité !
La campagne est belle à voir et à imaginer, voilà qui est fait ! Ne lui reste plus qu'à renaître... |
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