Ils m’énervent ces Espagnols, mais ils m’énervent ! Pas vous ? Après avoir obtenu des résultats économiques bien supérieurs aux nôtres et à la moyenne européenne ; augmenté le salaire minimum de soixante pour cent ; légalisé l'euthanasie comme seuls six pays dans le monde l'avaient fait avant eux ; accueilli les naufragés de l’Aquarius de MSF que les autres voulaient refoutre à l’eau ; annoncé la régularisation de cinq cent milles sans-papiers ; reconnu sans hésiter la Palestine ; osé dénoncer le génocide par Israël à Gaza ; envoyé paître le clown Trump et organisé un sommet mondial de résistance à la toute puissance États-Unienne, voici que l’Espagne annonce un plan de 9 milliards d’euros pour accélérer la transition écologique ! Tandis que la France abandonne toute ambition environnementale, préférant engouffrer des sommes monstrueuses pour préparer la guerre ! Quand je dis qu’ils m’énervent, c’est évidemment l’antiphrase type. Car en réalité je les admire, comme beaucoup d’entre-vous j’en suis sûr et pourrait même aller jusqu’à proclamer que je les aime ! Tout au moins à l’instant T. J’emploie cette expression « instant T » alors qu’elle m’horripile parce qu’elle est l’une des préférées des cadres commerciaux, affairistes et autres technocrates avec lesquels je ne partage aucune valeur, pas plus qu’ils n’en partagent sûrement avec l’Espagne de Sanchez. Mais enfin c’est toujours mieux que leur autre expression fétiche : « au jour d’aujourd’hui », pire aberration sémantique. Car on ne sait évidemment de quoi demain sera fait et l’on se rappelle surtout que la péninsule fut, il n’y a pas si longtemps, moins aimable et pacifiée. La marque est indélébile. Accueillante certes de toute éternité, car l’attractivité des prix, du climat et donc le tourisme de masse, fit toujours pencher leur balance commerciale du bon côté. Avec, pour faire bonne mesure, les fruits et légumes andalous bourrés d’engrais et de pesticide, ainsi que les couilles de taureau (mais enfin nettement moins que le tourisme et les fruits et légumes !) L’Espagne je l’ai même épousée puisque je vis depuis bientôt cinquante ans avec une ancienne prof d’Espagnol qui n’a cessé de me baragouiner dans la langue de José-Maria de Heredia. Là c’est une blague car nous n’avons en aucun cas trahi Baudelaire ! Ma relation à l’Espagne remonte même à la naissance comme tant d’occitans quasi frontaliers, elle est culturelle, nostalgique et sentimentale. Lorsque mon père, rentrant de l’usine (il n’en était que le comptable, pas le patron !) nous embarquait dans la R8 lors des ponts de mai, au couchant, en direction de Tossa, Lloret de mar ou Barcelone. Nous roulions une partie de la nuit, puis après une courte nuit au motel de Figueras, plongions dans la Méditerranée qu’il vénérait autant que ma mère, Tino Rossi et la mer de Charles Trenet. Enfin, je me comprends… L’été on troquait les clapotis contre les rouleaux de la côte basque, Lekeitio, Santander. Il adorait ça, papa ! Il ne se baignait pas, mais alors qu’est-ce qu’il pouvait bouffer comme poissons et crustacés ! Pourtant je sais que je ne m’y serais pas plu ! Au mitan de ces années 70, il y avait des guardias civils partout avec leur casserole noire renversée sur la tête. Ils avaient tous des mines antipathiques. Un jour qu’il cherchait sa route, mon père baissa la vitre pour demander poliment où se trouvait l’avenue Franco. Il se fit reprendre sèchement par un « Généralissimo Franco » et l’agent lui fit signe que c’était tout droit et surtout qu’il devait vite circuler avant qu’il ne s’énerve. Puis le Caudillo finit par mourir - hélas sans connaître la souffrance qu’il infligea à tant de pauvres gens - non sans avoir pris le soin de confier sa dictature à Juan Carlos, un bourbon qui, de fait, rétablira la monarchie. L’évolution démocratique sera lente, violente aussi avec des attentats de toutes parts mais avec Adolfo Suarez pour la droite, puis Felipe Gonzàlez pour la gauche, la pacification se mettra tranquillement en place. Tranquillement reste un terme sujet à caution puisqu’aussi bien, les tensions souvent meurtrières avec les Basques, plus politiques mais toute aussi vives avec les Catalans, perdureront encore longtemps et demeurent sous-jacentes. En révisant le dossier, je me suis aperçu que l’Espagne et la France ont été pour la première fois gouverné par la gauche, en même temps, durant les presque vingt dernières années du XXe siècles. Ce qui n’est plus arrivé depuis chez nous, tandis que de l’autre côté des Pyrénées, ils connaissent ce magnifique regain démocratique et surtout humaniste. Tandis que notre vieille droite incurable - ne parlons même pas de la faschosphère - ne se remet pas des positions du gouvernement ibérique sur le social et l’immigration, Sanchez et les siens deviennent les icônes européennes de la résistance à l’emprise trumpienne et l’entreprise de mise au pas de tous ceux qui contesteraient la ligne mondialisée, de colonialisme blanc et de suprémacisme capitaliste. Sanchez gouverne certes avec la gauche de rupture (Podemos) mais n’en est pas issu. Et tandis que nous traînons en France des Hollande, Faure et Roussel, la gauche espagnole est capable sur le modèle des BRICS, d’organiser une Global Progressive Mobilisation où se retrouvent Lula, l’emblématique président du Brésil, les président.e.s d’Afrique du Sud, du Mexique, de Colombie et parmi trois mille personnalités mondiales, quelques opposants célèbres tels le maire de New York Zohran Mamdani et l’économiste Gabriel Zucman. Eux ont enfin quitté le parti de la honte dont la France et l’essentiel de l’Europe sont les membres écoeurants et rampants. Eux ont choisi d’abandonner un monde que les puissances financières et numériques persistent à imposer au nom de la raison alors que c’est d’évidence tout le contraire. Il ne faut pas être fier d’être Français ou Espagnol, catholique ou musulman, avocat ou plombier, il faut être heureux d’être humain, honnête et résistant. Et c’est rien de dire que nous sommes des millions ici, en France, à ne plus l’être ! Pourtant j’y resterai quoi qu’il m’en coûte. Parce que je suis trop vieux pour rebâtir une vie d’expatrié, trop attaché à la terre de mes ancêtres et aux décors harmonieux qui conditionnent ma vue. Et puis, demain peut-être, ceux de droite, du Parti Populaire si mal nommé, ou de Vox, l’alarmante résurgence du Franquisme, finiront par renverser un PSOE que les affaires de corruption ébranlent autant que les multiples tentatives de déstabilisation y compris de l’extérieur dont les États-Unis et Israël sont d’éminents et dégoûtants spécialistes. Et qui sait si, au même moment, les Français que nous serons allés convaincre un à un d’en finir avec un libéralisme ravageur sans pour autant céder au fascisme si faussement attrayant, retrouveront en mai 2027, les grandes et lointaines émotions fraternelles du Front Populaire et du Conseil national de la résistance ? Je rêve ? Oui c'est ça… entre deux cauchemars ! |
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire